Revue scientifique

L’EMDR à l’épreuve des faits : ce que dit vraiment la recherche

Dalel Ben Ghoul, T.S.9 septembre 2026Sources vérifiées

Depuis que j’ai intégré l’EMDR à ma pratique, la question revient à chaque première rencontre :
« Est-ce que ça marche vraiment ? » La réponse honnête n’est ni « oui, c’est miraculeux » ni « non, c’est du vent ».
Elle est plus intéressante que cela. Voici ce que dit la littérature scientifique, y compris ce qu’elle ne dit pas.

D’où vient l’EMDR

L’histoire est connue : en 1987, la psychologue américaine Francine Shapiro observe qu’un souvenir pénible semble
perdre de sa charge émotionnelle lorsqu’elle effectue des mouvements oculaires. Elle publie une première étude
contrôlée en 1989 dans le Journal of Traumatic Stress. La méthode s’appelle alors EMD, pour
Eye Movement Desensitization. Elle est renommée EMDR en 1991, le « R » de reprocessing venant
rendre compte du retraitement cognitif observé au-delà de la simple désensibilisation.

Ce récit d’origine, souvent raconté comme une anecdote de promenade au parc, mérite d’être pris pour ce qu’il est :
une observation clinique de départ, pas une preuve. Ce qui compte, c’est ce que trente-cinq ans d’essais ont permis
d’établir depuis.

Un protocole en huit phases

Contrairement à ce que l’expression « thérapie par mouvements oculaires » laisse croire, l’EMDR n’est pas une
technique mais un protocole structuré :

  1. Recueil de l’histoire (anamnèse) et plan de traitement
  2. Préparation
  3. Évaluation de la cible
  4. Désensibilisation
  5. Installation de la cognition positive
  6. Scanner corporel
  7. Clôture
  8. Réévaluation

Les quatre premières phases précèdent tout travail sur le souvenir lui-même. C’est un point que je souligne
systématiquement en séance : on ne « fait pas de l’EMDR » dès la première rencontre. L’évaluation et
la préparation ne sont pas des préliminaires administratifs, elles font partie du traitement.

Ce que disent les recommandations officielles

L’EMDR figure dans les principaux guides de pratique internationaux pour le trouble de stress post-traumatique
(TSPT). Mais avec des niveaux de recommandation qui varient sensiblement — et ces différences sont instructives.

Organisme Année Statut de l’EMDR
Organisation mondiale de la Santé (mhGAP) 2023 Recommandation conditionnelle, certitude modérée
ISTSS (Société internationale d’études du stress traumatique) 2018 Recommandation forte, au même rang que la TCC centrée sur le trauma
NICE (Royaume-Uni) 2018 À offrir plus de 3 mois après un trauma non lié au combat ; à envisager entre 1 et 3 mois
APA (American Psychological Association) 2017 Recommandation conditionnelle (la TCC, la CPT et l’exposition prolongée étant, elles, fortement recommandées)
VA/DoD (États-Unis) 2023 Recommandation forte, à égalité avec la CPT et l’exposition prolongée

Deux nuances méritent d’être relevées, parce qu’on les lit rarement.

Premièrement, le NICE limite explicitement sa recommandation, chez l’adulte, aux traumas
non liés au combat — la base de preuves pour le trauma militaire lui paraissant insuffisante. Le guide
américain VA/DoD, lui, recommande fortement l’EMDR y compris chez les vétérans. Deux organismes sérieux, deux
lectures. Deuxièmement, chez l’enfant et l’adolescent, le NICE place l’EMDR en deuxième
intention
, après la TCC centrée sur le trauma.

Et au Québec ?

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a publié en 2023 un Guide de pratique clinique — Trouble
stress post-traumatique
, qui est une adaptation québécoise de la ligne directrice britannique NG116 ; l’EMDR y
figure. En revanche, à ma connaissance, ni l’INESSS ni l’Ordre des psychologues du Québec n’ont publié de
prise de position spécifique sur l’EMDR
. Il faut le dire clairement, parce qu’on voit circuler l’inverse.
Au Québec, ce qui est encadré, c’est l’exercice de la psychothérapie — un acte réservé — et non l’approche employée.

Ce que montrent les méta-analyses

C’est ici que le tableau se complique, et qu’il devient honnête.

Contre l’absence de traitement : un effet large et constant

La méta-analyse en réseau de Mavranezouli et ses collègues (2020, Psychological Medicine), qui a servi de
base aux recommandations du NICE, a comparé 22 interventions sur 90 essais et 6 560 participants. L’EMDR y obtient la
plus forte taille d’effet en fin de traitement face à une liste d’attente (différence moyenne standardisée de −2,07),
devant la TCC centrée sur le trauma (−1,46). La revue systématique de Simpson et coll. (2025, British Journal of
Psychology
), qui ajoute seize essais publiés depuis 2018, aboutit à des conclusions convergentes.

Contre les autres psychothérapies : l’équivalence

C’est le point le plus important, et le plus souvent escamoté dans les brochures.

  • Wright et coll. (2024, Psychological Medicine) ont réalisé une méta-analyse sur
    données individuelles des participants — le devis le plus exigeant. Résultat : aucune différence
    significative
    entre l’EMDR et les autres traitements psychologiques, que ce soit sur la sévérité des
    symptômes, le taux de réponse, la rémission ou les abandons.
  • Simpson et coll. (2025) : comparé à la TCC centrée sur le trauma, l’écart n’est pas
    statistiquement significatif.
  • Cuijpers et coll. (2020, Cognitive Behaviour Therapy) trouvent un effet large de
    l’EMDR contre conditions contrôle (g = 0,93), et un modeste avantage sur les autres thérapies
    (g = 0,36) — qui disparaît lorsqu’on ne retient que les études méthodologiquement rigoureuses.

La formulation défendable est donc : l’EMDR est un traitement de première ligne du TSPT, aussi efficace que
la TCC centrée sur le trauma — pas davantage.

La qualité des essais : le vrai talon d’Achille

Cuijpers et son équipe le disent sans détour : sur 27 études examinées, quatre seulement présentaient un
faible risque de biais
, et un biais de publication a été détecté. Leur conclusion est prudente : l’EMDR
« pourrait être efficace pour le TSPT à court terme, mais la qualité des études est trop faible pour tirer des
conclusions définitives ». Une méta-analyse espagnole (Rasines-Laudes et Serrano-Pintado, 2023, Psicothema)
aboutit d’ailleurs à des tailles d’effet petites — résultat discordant qu’il serait malhonnête de passer
sous silence.

Le débat qu’on n’a toujours pas tranché : à quoi servent les mouvements oculaires ?

Voilà la question qui divise le plus, et sur laquelle deux méta-analyses arrivent à des conclusions opposées.

L’explication la mieux étayée est l’hypothèse de la mémoire de travail : rappeler un souvenir
douloureux tout en accomplissant une tâche mentalement exigeante met en concurrence des ressources attentionnelles
limitées ; le souvenir, réencodé sous cette charge, perd en vivacité et en intensité émotionnelle. La revue
systématique de Landin-Romero et coll. (2018, Frontiers in Psychology), qui a examiné 87 études, y voit
« un soutien empirique raisonnable » — tout en concluant que la recherche sur les mécanismes de l’EMDR
« en est encore à ses débuts ».

Sur la contribution propre des mouvements oculaires :

  • Pour — Lee et Cuijpers (2013) trouvent un apport additionnel significatif :
    d = 0,74 en laboratoire, d = 0,41 en contexte clinique.
  • Contre — Davidson et Parker (2001), sur 34 études, ne trouvent
    « aucun effet incrémental des mouvements oculaires » et attribuent l’efficacité à l’exposition au matériel
    anxiogène.

À quoi s’ajoute une observation troublante : différentes formes de stimulation bilatérale — mouvements oculaires,
tapotements, sons alternés — produisent des effets comparables. Ce qui suggère que le mécanisme relèverait de la
charge cognitive plutôt que du mouvement des yeux en tant que tel.

Autrement dit : l’efficacité clinique fait consensus, le mécanisme ne fait pas consensus. Ce n’est
pas une faiblesse honteuse. C’est le cas de beaucoup de traitements efficaces en médecine comme en psychologie.

Combien de séances, et à quel coût

Le NICE indique que l’EMDR est « typiquement dispensé sur 8 à 12 séances, davantage si la situation clinique le
justifie, par exemple en cas de traumas multiples ». Le guide VA/DoD ajoute que les psychothérapies recommandées
montrent leurs premiers effets après 4 à 8 séances sur 8 à 12 semaines, et qu’elles perdent en efficacité au rythme
de moins d’une séance par semaine.

On lit souvent « trois à six séances suffisent pour un trauma unique ». Je n’ai pas retrouvé ce chiffre
dans une source de niveau guide de pratique ou méta-analyse.
Le chiffre vérifiable est celui du NICE : 8 à 12.

Ce qu’on ne sait pas, et qu’on devrait mesurer

Deux angles morts méritent d’être nommés.

Les abandons. La revue de Lewis et coll. (2020) situe le taux d’abandon de l’EMDR à 18 %
(intervalle de confiance 12–24 %), contre 16 % pour l’ensemble des psychothérapies du TSPT, 22 % pour l’exposition
prolongée et 30 % pour la thérapie du traitement cognitif. L’EMDR se situe donc dans la fourchette basse des
thérapies centrées sur le trauma — mais ces thérapies génèrent globalement plus d’abandons que les approches non
centrées sur le trauma. C’est le prix d’un travail qui touche au cœur du problème.

Les effets indésirables. Une analyse récente de van Schie et van Veen (2026, Current Opinion
in Psychology
) a examiné 51 essais randomisés d’EMDR : neuf seulement mentionnent des effets
indésirables, et un seul recourt à une évaluation systématique
. Quand ils sont rapportés, ils sont
« généralement légers et temporaires » — mais de façon anecdotique, sans critères prédéfinis. La conclusion honnête
n’est donc pas « l’EMDR n’a pas d’effets indésirables », mais « on ne les a presque pas mesurés ».
L’absence de données n’est pas une preuve d’innocuité.

Sur les contre-indications, enfin : je n’ai trouvé aucune liste faisant l’objet d’un consensus
dans les guides officiels. Celles qui circulent en ligne proviennent de blogues cliniques, pas de sources évaluées
par les pairs. Ce qui existe, en revanche, c’est l’exigence d’une évaluation préalable rigoureuse — précisément
l’objet des phases 1 et 2 du protocole.

Ce que j’en retiens pour ma pratique

L’EMDR est un outil solide, reconnu par les principaux guides internationaux, et dont l’efficacité pour le trauma
est bien établie face à l’absence de traitement. Il n’est pas supérieur à la TCC centrée sur le trauma : il en est
une alternative de valeur égale. Son principal avantage documenté est qu’il demande souvent moins de séances,
et qu’il n’exige pas de raconter l’événement en détail — ce qui, pour certaines personnes, fait toute la différence
entre entreprendre un travail et y renoncer.

C’est aussi pourquoi je ne l’applique pas automatiquement. Le choix se fait avec vous, à partir de votre situation,
de vos préférences et de la pertinence clinique. Une approche qui convient à quelqu’un d’autre ne vous conviendra pas
nécessairement.

Références

  • Cuijpers, P., van Veen, S. C., Sijbrandij, M., Yoder, W., & Cristea, I. A. (2020). Eye movement desensitization and reprocessing for mental health problems: A systematic review and meta-analysis. Cognitive Behaviour Therapy, 49(3), 165–180.
  • Davidson, P. R., & Parker, K. C. H. (2001). Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR): A meta-analysis. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 69(2), 305–316.
  • Landin-Romero, R., Moreno-Alcázar, A., Pagani, M., & Amann, B. L. (2018). How does eye movement desensitization and reprocessing therapy work? Frontiers in Psychology, 9, 1395.
  • Lee, C. W., & Cuijpers, P. (2013). A meta-analysis of the contribution of eye movements in processing emotional memories. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 44(2), 231–239.
  • Lewis, C., Roberts, N. P., Gibson, S., & Bisson, J. I. (2020). Dropout from psychological therapies for PTSD in adults. European Journal of Psychotraumatology, 11(1), 1709709.
  • Mavranezouli, I., et coll. (2020). Psychological treatments for post-traumatic stress disorder in adults: A network meta-analysis. Psychological Medicine, 50(4), 542–555.
  • Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec. (2023). Guide de pratique clinique — Trouble stress post-traumatique.
  • National Institute for Health and Care Excellence. (2018). Post-traumatic stress disorder (NG116).
  • Organisation mondiale de la Santé. (2023). mhGAP evidence centre — PTSD: Psychological interventions, adults.
  • Rasines-Laudes, P., & Serrano-Pintado, I. (2023). Efficacy of EMDR in post-traumatic stress disorder. Psicothema, 35(4), 385–396.
  • Shapiro, F. (1989). Efficacy of the eye movement desensitization procedure in the treatment of traumatic memories. Journal of Traumatic Stress, 2(2), 199–223.
  • Simpson, E., Carroll, C., Sutton, A., et coll. (2025). Clinical and cost-effectiveness of EMDR for treatment and prevention of PTSD in adults. British Journal of Psychology, 116(4), 1128–1149.
  • van Schie, K., & van Veen, S. C. (2026). Adverse effects of eye movement desensitization and reprocessing therapy. Current Opinion in Psychology, 67, 102155.
  • Wright, S. L., et coll. (2024). EMDR v. other psychological therapies for PTSD: A systematic review and individual participant data meta-analysis. Psychological Medicine, 54(8), 1580–1588.

Cet article présente l’état des connaissances scientifiques à des fins d’information. Il ne
constitue pas un avis clinique et ne remplace pas une évaluation professionnelle individualisée.

Dalel Ben Ghoul, T.S., psychothérapeute agréée

Dalel Ben Ghoul, T.S.

Psychothérapeute agréée et travailleuse sociale à Montréal. Je pratique l’EMDR, la thérapie des schémas et la thérapie cognitivo-comportementale, en personne au centre-ville (métro McGill) ou en visioconférence partout au Québec.

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