Revue scientifique

La TCC est-elle vraiment la thérapie la plus efficace ? Ce que montrent les grandes synthèses

Dalel Ben Ghoul, T.S.9 septembre 2026Sources vérifiées

La TCC est l’approche la plus recommandée dans les guides de pratique, et celle qu’on me demande
le plus souvent nommément. Elle est aussi celle dont on surestime le plus régulièrement les résultats. Voici ce que
montrent les grandes synthèses récentes — y compris quand elles dérangent.

D’où elle vient

La TCC naît de la rencontre de deux courants dans les années 1950-1960 : le comportementalisme,
qui travaille sur le conditionnement et l’exposition, et la révolution cognitive en psychologie.

Aaron T. Beck (1921-2021), psychiatre formé à la psychanalyse, en est le fondateur principal. Dans
sa rétrospective publiée en 2019, il situe son travail sur les patterns cognitifs de la dépression autour de
1959-1963, son article « Thinking and depression » en 1963, l’inventaire de dépression qui porte son nom en 1961, et
la formalisation théorique dans Cognitive Therapy and the Emotional Disorders en 1976. Le premier essai
contrôlé comparant thérapie cognitive et pharmacothérapie date de 1977 (Rush, Beck, Kovacs et Hollon). Albert
Ellis
développe parallèlement, à partir du milieu des années 1950, la thérapie rationnelle-émotive.

Le modèle, en une phrase

Ce ne sont pas les événements qui déterminent la détresse, mais l’interprétation qu’on en fait. Des pensées
automatiques, alimentées par des croyances plus profondes, entretiennent les émotions et les comportements — en
particulier les évitements, qui empêchent de vérifier si la croyance est fondée. Le travail consiste à identifier ces
interprétations, à les mettre à l’épreuve des faits, et à modifier les comportements qui les maintiennent.

Les « vagues »

On lit souvent que la TCC compte trois vagues : comportementale, puis cognitive, puis « troisième vague »
(thérapie d’acceptation et d’engagement, pleine conscience, thérapie comportementale dialectique). Cette typologie
vient de Steven Hayes, en 2004. Il faut savoir qu’elle a été proposée par le fondateur de l’une de ces
approches
, et qu’elle reste contestée : certains chercheurs y voient une innovation conceptuelle réelle,
d’autres un habillage marketing. La revue Cochrane sur la troisième vague pour la dépression (2013) n’avait retenu
que trois essais et 144 participants, avec une qualité de preuves jugée très faible.

Ce que montrent les grandes synthèses

La référence la plus solide aujourd’hui est Cuijpers et coll. (2025, JAMA Psychiatry) :
375 essais randomisés, 32 968 patients, 11 troubles. Tailles d’effet de la TCC contre conditions contrôle en fin de
traitement :

Trouble Taille d’effet (g)
Trouble de stress post-traumatique 1,27
Phobie spécifique 1,17
Trouble obsessionnel-compulsif 0,98
Boulimie 0,97
Anxiété généralisée 0,93
Anxiété sociale 0,87
Trouble panique 0,86
Dépression 0,84
Trouble psychotique 0,43
Trouble bipolaire 0,31 – 0,32

Ces chiffres sont impressionnants. Il faut immédiatement les accompagner de ce que les auteurs eux-mêmes écrivent
dans le même article :

  • 10 % seulement des études présentaient un risque de biais globalement faible.
  • Un biais de publication a été détecté pour la dépression, l’anxiété sociale, l’anxiété
    généralisée, le TSPT, l’hyperphagie et le trouble bipolaire.
  • La certitude des preuves (échelle GRADE) va de « très faible » à « modérée ». Elle n’atteint
    « élevée » pour aucun trouble.
  • Le comparateur change tout : g supérieur à 0,94 contre liste d’attente, mais 0,22 à 1,13
    contre soins usuels. Autrement dit, une même thérapie paraît deux fois plus efficace selon ce à quoi on
    la compare.

Leur conclusion mérite d’être citée telle quelle : la TCC est « probablement efficace » pour la
dépression, les troubles anxieux, le TSPT, le TOC et les troubles alimentaires, et seulement
« possiblement efficace » pour les troubles psychotiques et bipolaires.

La question qui fâche : est-elle supérieure aux autres ?

C’est le point où le discours courant s’écarte le plus des données.

La plus grande synthèse jamais réalisée sur les psychothérapies — Harrer et coll. (2025,
Psychological Bulletin)
, 1 029 essais randomisés et 85 952 patients — conclut qu’elle
« n’a trouvé aucune indication forte que l’efficacité de la TCC soit supérieure à celle des autres
traitements
». Le même constat ressort du panorama de cinquante ans de recherche sur la dépression signé par
la même équipe.

La TCC représente environ la moitié de tous les essais publiés. Sa domination est une domination de la
recherche, pas nécessairement de l’efficacité.
Elle est la plus étudiée parce qu’elle est la plus
facilement manualisable et donc la plus facilement testable — ce qui est un avantage scientifique réel, mais un
avantage méthodologique, pas thérapeutique.

Une nuance, pour être complet : sur la dépression spécifiquement, Cuijpers et coll. (2023, World
Psychiatry
, 409 essais) trouvent la TCC légèrement supérieure aux autres psychothérapies — mais avec une
différence que les auteurs qualifient explicitement de modeste.

Et la controverse sur la « baisse d’efficacité » ?

En 2015, Johnsen et Friborg publiaient une méta-analyse concluant que l’efficacité de la TCC pour la dépression
déclinait au fil des décennies. L’article a fait grand bruit. Il a été suivi, dans le même journal, de
deux réanalyses indépendantes (Ljótsson et coll., 2017 ; Cristea et coll., 2017) qui concluent que
ce déclin est « très probablement un artefact » méthodologique. Les auteurs initiaux ont répliqué.
Le consensus actuel penche du côté de l’artefact — mais il serait malhonnête de taire que le débat a eu lieu.

Ce que disent les recommandations — et ce que fait le Québec

C’est ici que le tableau devient réellement instructif pour une personne qui cherche de l’aide au Québec.

Le NICE britannique, dans sa ligne directrice sur la dépression de l’adulte (2022), ne hiérarchise
pas. Pour une dépression moins sévère, il propose un menu d’une dizaine d’options de première intention :
auto-assistance guidée, TCC de groupe, activation comportementale, TCC individuelle, exercice en groupe,
pleine conscience, psychothérapie interpersonnelle, counselling, psychothérapie psychodynamique brève,
antidépresseurs. Et il recommande de commencer par l’option la moins intrusive.

L’OMS (mhGAP, 2023) recommande fortement les interventions brèves et structurées fondées sur les
principes de la TCC pour le trouble d’anxiété généralisée et le trouble panique, avec une certitude modérée.

Au Québec, l’INESSS a produit en 2018 un état des connaissances sur l’accès à la psychothérapie
qui établit deux choses : les interventions cognitivo-comportementales sont les plus étudiées, avec une efficacité
démontrée pour les troubles anxieux et dépressifs ; et les interventions psychologiques sont
« aussi efficaces que les médicaments pour traiter la plupart des problèmes et troubles mentaux
courants ».

Le Programme québécois pour les troubles mentaux (PQPTM), qui structure aujourd’hui l’offre
publique, repose sur un modèle de soins par étapes : on commence par les interventions les moins intrusives
(surveillance active, autosoins) avant de monter en intensité. Les interventions utilisant les techniques
cognitivo-comportementales y figurent à l’étape 2. Et les guides du PQPTM sont explicitement des
adaptations québécoises de ceux du NICE.

Traduction pratique : au Québec, la TCC n’est pas positionnée comme le traitement à administrer d’emblée à tout
le monde. C’est un palier dans une gradation.

Combien de séances

Le chiffre le plus utile pour le Québec vient de l’INESSS : le nombre de séances requis pour observer un
changement clinique notable se situe, chez la majorité des personnes traitées, entre 10 et 20.
Avec un écart notable entre la théorie et la réalité : les personnes utilisent en moyenne 5 à 6 séances, même
lorsqu’un accès plus large leur est offert.

Le NICE, pour la dépression, indique 8 séances pour la TCC individuelle (davantage pour les situations complexes),
8 à 16 pour la psychothérapie interpersonnelle ou psychodynamique brève.

Les limites qu’on ne mentionne presque jamais

Les abandons. Cuijpers et coll. (2025) rapportent des taux d’abandon en TCC allant de
8 % pour la phobie spécifique à 24 % pour le TSPT. Pour le TSPT et l’hyperphagie boulimique, le
risque d’abandon est significativement plus élevé qu’en groupe contrôle. Le TSPT cumule donc la plus grande
taille d’effet et le plus fort taux d’abandon — un travail exigeant, qui n’est pas pour tout le monde à
tout moment.

Les effets indésirables. C’est le point le plus important de cette section. Une méta-analyse de
Cuijpers et coll. (2018) montre que la psychothérapie réduit le risque de détérioration de 61 % par rapport
aux conditions contrôle — donc elle protège plus qu’elle ne nuit, en moyenne. Mais le chiffre qui compte est
méthodologique : seuls 6 % des essais examinés rapportaient les taux de détérioration. Trois études
seulement remplissaient les quatre critères de qualité. Dire « la TCC n’a pas d’effets indésirables » serait un
raisonnement fautif : on ne les mesure quasiment pas.

La représentativité. 83 % des essais proviennent de pays à revenu élevé ; les échantillons sont
majoritairement blancs (82 % en moyenne dans une méta-analyse de 2018 sur l’anxiété) ; les études sur les minorités
ethniques et les populations à faible revenu sont quasi absentes — une lacune déjà signalée en 2012 et toujours
d’actualité.

La durabilité. Les grandes synthèses de 2025 se limitent explicitement au post-traitement. Pour
la psychose, les effets à long terme sont nettement affaiblis. Pour l’insomnie, la principale méta-analyse n’a
analysé aucune donnée de suivi.

Ce que j’en retiens

La TCC est une approche solide, structurée, dont l’efficacité est établie pour plusieurs troubles, et dont les
outils sont directement réutilisables entre les séances — ce qui n’est pas un détail. C’est pour cela qu’elle
constitue une part importante de ma pratique.

Ce qu’elle n’est pas : la thérapie supérieure à toutes les autres. Les deux plus grandes synthèses publiées en
2025 ne trouvent pas de supériorité nette sur les autres approches structurées. Ce qui compte davantage que
l’étiquette de la méthode, c’est qu’elle corresponde à votre situation, que la relation thérapeutique fonctionne, et
que le suivi soit réévalué régulièrement plutôt que poursuivi par habitude.

C’est précisément pourquoi ma pratique est intégrative. Deux personnes qui consultent pour une difficulté
semblable ne recevront pas nécessairement les mêmes interventions.

Références

  • Beck, A. T. (2019). A 60-year evolution of cognitive theory and therapy. Perspectives on Psychological Science, 14(1), 16–20.
  • Berendsen, S., et coll. (2024). Cognitive behavioural therapy for the treatment of schizophrenia spectrum disorders: An umbrella review of meta-analyses of randomised controlled trials. eClinicalMedicine, 67, 102392.
  • Carpenter, J. K., et coll. (2018). Cognitive behavioral therapy for anxiety and related disorders: A meta-analysis of randomized placebo-controlled trials. Depression and Anxiety, 35(6), 502–514.
  • Cristea, I. A., Stefan, S., Karyotaki, E., David, D., Hollon, S. D., & Cuijpers, P. (2017). The effects of cognitive behavioral therapy are not systematically falling. Psychological Bulletin, 143(3), 326–340.
  • Cuijpers, P., et coll. (2018). Negative effects of psychotherapies for adult depression: A meta-analysis of deterioration rates. Journal of Affective Disorders.
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  • Cuijpers, P., Harrer, M., Miguel, C., et coll. (2025). Cognitive behavior therapy for mental disorders in adults: A unified series of meta-analyses. JAMA Psychiatry, 82(6), 563–571.
  • Harrer, M., et coll. (2025). Effectiveness of psychotherapy: Synthesis of a « meta-analytic research domain » across world regions and 12 mental health problems. Psychological Bulletin, 151(5), 600–667.
  • Hayes, S. C. (2004). Acceptance and commitment therapy, relational frame theory, and the third wave of behavioral and cognitive therapies. Behavior Therapy.
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  • Hunot, V., et coll. (2013). « Third wave » cognitive and behavioural therapies versus other psychological therapies for depression. Cochrane Database of Systematic Reviews, CD008704.
  • Institut national d’excellence en santé et en services sociaux. (2018). Accès équitable aux services de psychothérapie au Québec — État des connaissances.
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  • Kuyken, W., et coll. (2016). Efficacy of mindfulness-based cognitive therapy in prevention of depressive relapse. JAMA Psychiatry, 73(6), 565–574.
  • Ljótsson, B., Hedman, E., Mattsson, S., & Andersson, E. (2017). The effects of cognitive-behavioral therapy for depression are not falling: A re-analysis of Johnsen and Friborg (2015). Psychological Bulletin, 143(3), 321–325.
  • Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec. Programme québécois pour les troubles mentaux : des autosoins à la psychothérapie (PQPTM).
  • National Institute for Health and Care Excellence. (2022). Depression in adults: treatment and management (NG222).
  • Organisation mondiale de la Santé. (2023). mhGAP guideline for mental, neurological and substance use disorders.
  • Rush, A. J., Beck, A. T., Kovacs, M., & Hollon, S. D. (1977). Comparative efficacy of cognitive therapy and pharmacotherapy in the treatment of depressed outpatients. Cognitive Therapy and Research, 1(1), 17–38.
  • van Straten, A., et coll. (2018). Cognitive and behavioral therapies in the treatment of insomnia: A meta-analysis. Sleep Medicine Reviews, 38, 3–16.

Cet article présente l’état des connaissances scientifiques à des fins d’information. Il ne
constitue pas un avis clinique et ne remplace pas une évaluation professionnelle individualisée.

Dalel Ben Ghoul, T.S., psychothérapeute agréée

Dalel Ben Ghoul, T.S.

Psychothérapeute agréée et travailleuse sociale à Montréal. Je pratique l’EMDR, la thérapie des schémas et la thérapie cognitivo-comportementale, en personne au centre-ville (métro McGill) ou en visioconférence partout au Québec.

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