La thérapie des schémas : pour qui, pour quoi, et ce que la recherche établit vraiment
« Je comprends très bien ce qui m’arrive, et pourtant je recommence. » Cette phrase, je l’entends
souvent. C’est précisément à ce point d’achoppement que répond la thérapie des schémas. Voici ce qu’elle propose,
et ce que la recherche permet — ou ne permet pas — d’en affirmer.
Pourquoi cette approche a été créée
La thérapie des schémas naît d’un constat clinique : la thérapie cognitive classique, très efficace sur des
épisodes anxieux ou dépressifs circonscrits, se heurte à un mur avec les difficultés chroniques — celles
qui sont là depuis toujours, qui reviennent, qui touchent à la manière même dont on se perçoit et dont on entre en
relation.
Le psychologue américain Jeffrey E. Young publie en 1990 Cognitive Therapy for Personality
Disorders: A Schema-Focused Approach, acte de naissance de l’approche. Le manuel de référence contemporain est
Schema Therapy: A Practitioner’s Guide (Young, Klosko et Weishaar, 2003).
Ce n’est pas une rupture avec la TCC, mais une extension intégrative : elle en conserve les
techniques cognitives et comportementales, et y greffe des apports de la théorie de l’attachement, de la Gestalt et
de la psychodynamique, avec un travail approfondi sur les expériences précoces.
Les concepts, en clair
Les schémas précoces inadaptés
Le modèle actuel décrit 18 schémas, regroupés en cinq grands domaines. Ce sont des thèmes
durables — abandon, carence affective, méfiance, imperfection, échec, exigences élevées, assujettissement,
sacrifice de soi, et ainsi de suite — qui se construisent lorsque des besoins affectifs fondamentaux ne sont
pas suffisamment comblés : attachement sécurisant, autonomie, limites réalistes, liberté d’exprimer ses besoins et
ses émotions, spontanéité.
Une précision de vocabulaire : la terminologie française de ces 18 schémas n’est pas totalement normalisée d’une
traduction à l’autre. Je m’appuie en séance sur la formulation qui vous parle, pas sur une nomenclature.
Trois façons de composer avec un schéma
- La capitulation — céder au schéma, y adhérer, revivre encore et encore la situation qui le
confirme. - L’évitement — fuir les situations et les émotions qui l’activent.
- La surcompensation — adopter le comportement exactement inverse, pour masquer la douleur du
schéma.
Ces trois styles expliquent pourquoi deux personnes porteuses du même schéma peuvent présenter des
comportements diamétralement opposés.
Les modes
Un mode, c’est l’état émotionnel qui prend le dessus à un moment donné. On décrit notamment des modes « enfant »
(enfant vulnérable, enfant en colère, enfant impulsif), des modes d’adaptation dysfonctionnels (le protecteur détaché,
qui anesthésie et met à distance ; le surcompensateur), des modes « parent » dysfonctionnels (le parent punitif —
cette voix critique intérieure ; le parent exigeant), et le mode adulte sain, qui est la cible du
travail : la part de vous capable de répondre à vos besoins, de poser des limites et de protéger l’enfant vulnérable.
Les techniques
Quatre outils caractérisent l’approche : le reparentage limité (le thérapeute offre, dans les
limites strictes du cadre professionnel, une expérience relationnelle correctrice), le travail par
imagerie ou imagery rescripting (revisiter mentalement une scène douloureuse et y introduire une
intervention protectrice), le travail des chaises (externaliser le dialogue entre les modes), et la
confrontation empathique (nommer un comportement dysfonctionnel tout en validant explicitement le
besoin qui le sous-tend).
Ce que la recherche établit
Trouble de la personnalité limite (borderline)
C’est l’indication la mieux documentée.
L’essai fondateur (Giesen-Bloo et coll., 2006, Archives of General Psychiatry) a comparé,
sur 88 patients et trois ans de traitement à raison de deux séances par semaine, la thérapie des
schémas à la thérapie focalisée sur le transfert. Taux de rétablissement plus de deux fois supérieur en faveur de la
thérapie des schémas. L’analyse coût-efficacité qui a suivi (van Asselt et coll., 2008) rapporte
52 % de rétablissement contre 29 % sur quatre ans.
Le plus grand essai à ce jour (Arntz et coll., 2022, JAMA Psychiatry) a porté sur
495 patients, 15 sites, 5 pays, deux ans de traitement. Résultat, et c’est ici qu’il faut être précis :
- Le format combiné individuel + groupe fait nettement mieux que le traitement usuel
(d = 1,14) — effet large. - Le format à dominante groupale n’a pas fait mieux que le traitement usuel
(d = 0,30, non significatif).
La conclusion défendable n’est donc pas « la thérapie des schémas fonctionne », mais
« le format combiné individuel et groupe fonctionne ». La nuance a des conséquences pratiques
directes.
Comparaison avec la thérapie comportementale dialectique
Un essai allemand récent (Assmann et coll., 2024, Psychotherapy and Psychosomatics, 164 patients,
un an et demi de traitement) a comparé directement les deux approches. Résultat :
aucune différence significative. Les deux produisent des améliorations importantes.
Aucune supériorité de la thérapie des schémas sur la TCD n’est démontrée à ce jour.
Autres troubles de la personnalité
L’essai de Bamelis et coll. (2014, American Journal of Psychiatry, 320 patients, personnalités évitante,
obsessionnelle-compulsive et dépendante) rapporte 81,4 % de rétablissement à trois ans, contre 51,8 % en traitement
usuel. Un bémol de taille : le bras thérapie des schémas recevait une médiane de 50 séances contre 22
en traitement usuel. Une partie de l’écart reflète la quantité de soins, pas seulement la méthode.
Dépression, anxiété, troubles alimentaires
Ici, il faut être franc. Pour la dépression, l’essai de Carter et coll. (2013) ne trouve
pas de différence significative avec la TCC ; une revue systématique récente conclut à une efficacité
« comparable » aux autres approches. Pour l’anxiété, le TOC et le TSPT, la revue de Peeters, van
Passel et Krans (2022) n’a retenu que six études totalisant 316 patients, avec « des limites méthodologiques
substantielles dans la plupart des études ». Pour les troubles des conduites alimentaires,
il n’existe à ce jour aucun essai randomisé publié — seulement un protocole d’étude. Rien ne permet
d’affirmer une efficacité dans cette indication.
Les limites qu’il faut connaître
Trois points, par ordre d’importance.
1. Le corpus est encore mince. La revue systématique de référence sur les psychothérapies du
trouble de la personnalité limite (Stoffers-Winterling et coll., 2022, British Journal of Psychiatry) n’a
retenu que les traitements disposant d’au moins deux essais randomisés : la thérapie des schémas n’y figure
pas, là où la TCD en compte dix et la thérapie basée sur la mentalisation quatre. La revue Cochrane de 2020
juge par ailleurs faible la qualité des preuves pour l’ensemble des psychothérapies de ce trouble.
2. Le biais d’allégeance. C’est un fait vérifiable : Arnoud Arntz, promoteur majeur de
l’approche, est co-auteur de la quasi-totalité des grands essais positifs — 2006, 2008, 2014, 2022, 2024.
Une revue systématique de 2011 signalait déjà un biais potentiel lié à l’association étroite des auteurs avec le
développement de la méthode. À décharge : l’essai comparant l’approche à la TCD, également co-signé par Arntz,
ne conclut pas à sa supériorité — ce qui plaide contre une lecture purement cynique.
3. Ce n’est pas une approche recommandée par les guides officiels. Contrairement à ce qu’on lit
parfois, le NICE ne recommande pas la thérapie des schémas : elle n’apparaît, dans sa ligne
directrice sur le trouble de la personnalité limite, que dans une recommandation de recherche. La seule
psychothérapie nommée dans ses recommandations de traitement est la TCD. Du côté américain, la Division 12 de
l’American Psychological Association la classe avec la mention « soutien de recherche modeste » —
le niveau intermédiaire, pas « bien établi ». Et il n’existe aucun guide de pratique canadien pour
le trouble de la personnalité limite : ni l’INESSS, ni l’OPQ, ni l’OTSTCFQ n’ont publié de position sur cette
approche.
Combien de temps ? La réponse honnête
C’est une thérapie longue. Les chiffres réels des essais :
| Essai | Population | Durée documentée |
|---|---|---|
| Giesen-Bloo (2006) | Personnalité limite | 3 ans, 2 séances par semaine |
| Bamelis (2014) | Personnalités évitante, OC, dépendante | Médiane de 50 séances sur 3 ans |
| Arntz (2022) | Personnalité limite | 2 ans : 63 séances de groupe + 61 séances individuelles |
| Assmann (2024) | Personnalité limite | 1 an et demi, environ 45 séances individuelles + groupe |
| Carter (2013) | Dépression | 12 mois, environ 22 séances |
Entre un et trois ans, donc, et plusieurs dizaines de séances pour les troubles de la personnalité. Toute
présentation qui laisse croire à un travail bref serait trompeuse. Cela dit, les essais les plus récents sont plus
courts que l’essai fondateur — la pratique a évolué.
Ce que j’en fais en pratique
Je n’applique pas la thérapie des schémas parce qu’elle serait « la meilleure » : la recherche ne permet pas de
l’affirmer. Je l’utilise quand elle est pertinente — c’est-à-dire quand la difficulté est ancienne, quand
elle se répète malgré la compréhension qu’on en a, et quand un travail centré uniquement sur les pensées et les
comportements actuels ne suffit pas.
Sa force n’est pas statistique, elle est conceptuelle : elle donne un cadre pour comprendre pourquoi certaines
situations vous touchent bien plus que d’autres, et pourquoi ce que vous avez mis en place pour vous protéger vous
coûte aujourd’hui plus que cela ne vous protège. Pour beaucoup de personnes, c’est la première explication qui rend
leur histoire cohérente.
Références
- Arntz, A., et coll. (2022). Effectiveness of predominantly group schema therapy and combined individual and group schema therapy for borderline personality disorder: A randomized clinical trial. JAMA Psychiatry, 79(4), 287–299.
- Aslam, H. M., Brodeur, J., & Links, P. S. (2025). Clinical practice guidelines for the treatment of borderline personality disorder: A systematic review of best practice. Borderline Personality Disorder and Emotion Dysregulation, 12, 13.
- Assmann, N., et coll. (2024). The effectiveness of dialectical behavior therapy compared to schema therapy for borderline personality disorder: A randomized clinical trial. Psychotherapy and Psychosomatics, 93(4), 249–263.
- Bamelis, L. L. M., Evers, S. M. A. A., Spinhoven, P., & Arntz, A. (2014). Results of a multicenter randomized controlled trial of the clinical effectiveness of schema therapy for personality disorders. American Journal of Psychiatry, 171(3), 305–322.
- Carter, J. D., et coll. (2013). Psychotherapy for depression: A randomized clinical trial comparing schema therapy and cognitive behavior therapy. Journal of Affective Disorders, 151(2), 500–505.
- Giesen-Bloo, J., et coll. (2006). Outpatient psychotherapy for borderline personality disorder: Randomized trial of schema-focused therapy vs transference-focused psychotherapy. Archives of General Psychiatry, 63(6), 649–658.
- Masley, S. A., Gillanders, D. T., Simpson, S. G., & Taylor, M. A. (2011). A systematic review of the evidence base for schema therapy. Cognitive Behaviour Therapy.
- National Institute for Health and Care Excellence. (2009, mise à jour 2024). Borderline personality disorder: Recognition and management (CG78).
- Peeters, N., van Passel, B., & Krans, J. (2022). The effectiveness of schema therapy for patients with anxiety disorders, OCD, or PTSD: A systematic review and research agenda. British Journal of Clinical Psychology, 61(3), 579–597.
- Society of Clinical Psychology (APA Division 12). Schema-focused therapy for borderline personality disorder — Modest Research Support.
- Stoffers-Winterling, J. M., et coll. (2022). Psychotherapies for borderline personality disorder: A focused systematic review and meta-analysis. British Journal of Psychiatry, 221(3), 538–552.
- Storebø, O. J., et coll. (2020). Psychological therapies for people with borderline personality disorder. Cochrane Database of Systematic Reviews, CD012955.
- Thimm, J. C. (2022). The higher-order structure of early maladaptive schemas: A meta-analytical approach. Frontiers in Psychiatry, 13, 1053927.
- van Asselt, A. D. I., et coll. (2008). Out-patient psychotherapy for borderline personality disorder: Cost-effectiveness of schema-focused therapy v. transference-focused psychotherapy. British Journal of Psychiatry, 192(6), 450–457.
- Young, J. E., Klosko, J. S., & Weishaar, M. E. (2003). Schema therapy: A practitioner’s guide. Guilford Press.
Cet article présente l’état des connaissances scientifiques à des fins d’information. Il ne
constitue pas un avis clinique et ne remplace pas une évaluation professionnelle individualisée.
Dalel Ben Ghoul, T.S.
Psychothérapeute agréée et travailleuse sociale à Montréal. Je pratique l’EMDR, la thérapie des schémas et la thérapie cognitivo-comportementale, en personne au centre-ville (métro McGill) ou en visioconférence partout au Québec.
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